Anne & Co


Mille silhouettes en rang au pied d’une falaise, genou à terre. Mille ouvriers, hommes ou femmes, avec entre les mains un seau posé sur le sable du désert d’Obédience. Ils patientent, moi compris, le front presque appuyé à ce gigantesque rempart considéré, par les gens d’ici et d’ailleurs, comme une divinité.
Nos ancêtres lui prêtèrent le terme de « barrage tellurique », puis nous la personnifiâmes en lui octroyant le diminutif « Batel ». Elle nous protège de l’avancée du désert, épargnée des effets de l’érosion, permettant à nos villes de prospérer sur le plateau d’Obédience.
Elle dispose, par ailleurs, d’une propriété magique tant reconnue par les croyants que dénigrée par les autres. La raison de cette divergence est qu’elle ne s’exprime qu’en présence de certaines personnes – dont j’ai le privilège de faire partie. Sa découverte revient à une femme, toute jeune à l’époque, dotée du seul nom de « Anne ».
Lorsque les derniers rayons du soleil éclairent Batel, la roche fait retomber la lumière en une poudre invisible. Avec le temps, ses grains vieillissent, s’opacifient, puis s’encrassent. Une légende raconte que leur accumulation depuis des millénaires est responsable de la formation du désert d’Obédience.
Anne se fit la prophétesse de Batel. Une prophétesse bien singulière qui, après avoir rassemblé un nombre suffisant d’adeptes, les fit travailler pour elle. Elle commença à vendre cette poudre invisible et, les stocks croissant aussi vite que le nombre de ses fidèles, établit un réseau répondant au nom de « Anne & Co » dans lequel ses partisans devinrent ses employés.
Vingt ans plus tard, me voici l’un d’entre eux, une silhouette de plus perdue entre un millier d’autres, quelque part sur cette ligne d’un kilomètre, agenouillé devant Batel pendant que le soleil disparaît sous l’horizon.

Nos ombres, pareilles à une seule, s’arrachent au sol pour s’imprimer sur la roche. Le même frisson nous traverse. Nous demeurons silencieux, interdits mais exaltés par le don qui nous est fait. À notre aplomb, la lumière retombe en une neige si fine qu’elle échappe à notre perception. Nous la recueillons dans des seaux identiques, dépourvus d’arceau, faits d’un bois clair sur lequel se lit distinctement « Anne & Co ».
Moins d’une minute s’écoule avant que nous nous relevions. Tous autant que nous sommes reprenons la route de notre maison mère avec un récipient alourdi d’un contenu invisible. La denrée si chère à nos yeux qu’il contient a été baptisée par Anne elle-même « iocane en poudre ».

Aujourd’hui, juste derrière moi, se trouve Melchior, un grand brun bien bâti, défenseur de la veuve et de l’opprimé, pas curieux pour un sou de l’ordre des choses tant que les choses sont en ordre. Nous profitons souvent de cette occasion pour échanger sur l’iocane.
J’engage la conversation :
« J’ai une nouvelle théorie sur ce qui fait que nous pouvons récolter l’iocane et pas les autres.
— V’là encore !
— Quoi ? Ça m’intrigue ; pas toi ?
— Pas plus que ça.
— Il doit bien y avoir une raison, pourtant.
— Pourquoi tu veux toujours qu’il y ait une raison à tout ?
— Parce qu’il y en a toujours une.
— Et tu es croyant, toi ?
— Oui, ça n’empêche pas. Tu veux que je t’explique pourquoi ?
— Non, non, c’est bon ! Allez, crache-là, ta théorie.
— Et bien, je pense qu’il suffit d’y croire.
— À quoi ?
— À Batel, à la falaise qui transforme la lumière en poudre, tout ça…
— Le coup du dieu qui n’existe que si l’on y croit, c’est ça ?
— Oui.
— Ça fonctionne pas. Il a bien dû exister avant son premier adepte pour que quelqu’un soit capable de croire en lui.
— C’est un peu le rôle du prophète, non, de révéler au monde l’existence de quelque chose qu’il ignore ?
— Mouais, si tu veux. Ça n’empêche qu’on est bien plus nombreux à croire en Batel que nous ne sommes à travailler pour Anne & Co. Si tous les croyants pouvaient récolter l’iocane, on compterait des milliers d’employés. »
Je hausse les épaules.
« Il n’y en a qu’une qui sait vraiment pourquoi l’iocane tombe au-dessus de nos têtes et pas de celles des autres, de toute façon.
— Dans ce cas, demande-lui, si tu es si curieux.
— Moi, parler à Anne ?
— Pourquoi pas ? »
Je m’esclaffe en lui jetant un regard par-dessus l’épaule. Celui qu’il me retourne est plein de défi.
Le temps que l’idée fasse son chemin, je reprends la marche.
« D’accord ! »

Nous tirons sur nos muscles pour grimper le chemin qui serpente sur le flanc de Batel. Il est si étroit qu’il nous faut l’emprunter en file indienne, et si long que les premiers approchent du sommet alors que les derniers s’y engagent à peine.
Il s’arrête quelques mètres avant le sommet pour déboucher dans un hangar creusé sous le plateau d’Obédience. Nous y entreposons les stocks d’iocane auxquels s’ajoute, tous les soirs, la récolte quotidienne.
Mille balances quadrillent le sol, chacune au nom d’un employé. Autant de tas invisibles y reposent, dont seule la masse révèle l’existence. Melchior et moi nous séparons pour rejoindre celui qui nous incombe.
C’est une chose d’accepter un pari bille en tête, mais encore faut-il se donner les moyens de l’honorer. Comment faire ? Comment approche-t-on une prophétesse ? J’ai beau travailler pour elle, je ne l’ai jamais vue que lors de ses apparitions publiques, comme tout le monde.
Est-elle protégée ? Par combien de gardes ? Sont-ils armés ? Anne n’accorde aucune audience, et je vois mal comment attirer son intérêt.
Par la force ? Hors de question.
Par la ruse ? Laquelle ?
Par un exploit ? Aucun des miens ne serait en mesure d’égaler ceux d’une demi-déesse.
…Me voilà dans une impasse.
Alors que je gamberge, perdu entre les plateaux des balances, j’aperçois un homme à la carrure démesurée, juste à côté de mon nom. Son bras tendu m’impose de m’arrêter lorsque j’arrive à sa hauteur.
« Sécurité d’Anne & Co. Anne souhaite vous parler. Veuillez attendre avec moi que l’entrepôt soit vide. »
Je reste bouche-bée, les yeux écarquillés. Si mon intrigue s’écrivait au bout d’une plume, on observerait la subtilité avec laquelle se débloque la situation.
Je demande, sceptique :
« Et en quoi puis-je intéresser Anne ?
— Vous êtes suspecté de vol.
— Quoi ? »
Je retiens mon indignation afin de ne pas attirer les regards alentours.
« Il doit y avoir erreur…
— Inutile de discuter. »
Je sers le seau si fort qu’il est à deux doigts de se briser. Je préfère le poser, contraint de patienter par ce mastodonte honteusement imposant : deux têtes de plus que moi, muscles démesurés, mâchoire en acier… En prime, une chose est sûre : ils sont armés.

Nous voilà seuls au milieu de ce vaste hangar. Mille seaux Anne & Co se sont ajoutés aux côtés des balances.
Melchior n’a pas caché son inquiétude en partant. J’ignore encore si je dois la partager. Notre patronne n’est pas connue pour accuser ses employés sans raison. Elle n’est d’ailleurs pas connue pour grand-chose, hormis ses discours à la foule.
À vrai dire, en privé, je l’imagine timide, discrète, réservée, incapable de méchanceté, ou même d’un regard qui évoquerait en elle une quelconque sévérité à l’instar de celui, noir, qu’elle me jette en ce moment.
Je ne l’ai pas entendue arriver. Ses pas sont étouffés par l’étoffe des collants blancs qui remontent sous sa robe à crinoline de la même couleur, agrémentée de discrètes broderies dorées. Son bustier l’amincit plus que nécessaire, l’obligeant à adopter une posture droite, sinon stricte.
« Aldrian d’Aramis, c’est cela ?
— Oui, madame.
— L’un des trois mousquetaires.
— C’est exact.
— Qui êtes au nombre de quatre…
— Il s’avère que…
— Et ne portez aucun mousquet.
— Je ne dirais pas…
— De toute évidence, vous êtes un imposteur. Votre nom lui-même est probablement un emprunt.
— C’est faux, madame. Sur mon honneur !
— Peu importe. Dites-moi où est la poudre.
— Sur ma balance et dans mon seau pour ce qui est de la récolte de ce soir. Je n’ai jamais voulu vous voler.
— Votre balance indique zéro. »
Surpris, je regarde en direction du stock invisible et demande, non sans audace :
« Vous permettez ? »
Elle hoche la tête. Je fais quelques pas et marque un temps d’arrêt, désabusé.
« Deux kilos, madame. La balance indique deux kilos. »
Elle me rejoint d’un pas agacé.
« Vous vous moquez de moi ? Je sais reconnaître un zéro quand j’en vois un. »
Décontenancé, je regarde son molosse penché lui aussi au-dessus du cadran et m’enquiers :
« Est-elle tarée ?
— Pardon ! s’offusque la prophétesse.
— La balance, est-elle tarée ?
— Non, la balance n’est pas tarée ! »
Le sang me monte à la tête. J’échappe un rire nerveux.
« Comment voulez-vous que je prouve l’existence de quelque chose d’invisible ?
— Vous feriez mieux de trouver si vous tenez à votre solde. Savez-vous au moins pourquoi vous récoltez de la lumière sous le nom de « iocane en poudre » ?
— Non. Je ne sais pas, non.
— « Iocane en poudre » est l’anagramme de « Idée pour Anne & Co ». Si vos idées ne vont pas dans le sens de mon entreprise, vous ne pouvez tout simplement pas en récolter. En conséquence de quoi je ne peux tout simplement pas vous embaucher, et, vu la situation, vous risquez de perdre davantage qu’un travail, croyez-moi !
— Mais puisque je vous dis qu’elle se trouve sur ma balance !
— Assez ! Garde, mettez cet énergumène hors de ma vue !
— Attendez, attendez ! »
Elle s’immobilise, le colosse avec elle. Je saisis ma chance auprès de ce dernier :
« J’ai besoin de votre épée pour prouver que ma récolte est bien là. »
Il regarde la prophétesse, interdit. Elle hésite, puis acquiesce.
Lentement, je m’empare de l’arme qu’il me tend et la sors de son fourreau. Je la tiens par le pommeau à la manière d’un javelot, puis l’envoie se planter dans l’iocane. Comme je m’y attendais, elle se fige dans le tas de poudre, donnant l’illusion de flotter dans l’air.
Stupéfaite, Anne s’approche au plus près de la lame dans l’espoir de déceler un subterfuge, en vain.
Sur le point de s’avouer vaincue, elle tend la main pour s’en emparer. La situation se renverse lorsque le fer retombe sur la balance, comme si la poudre avait bel et bien disparu.
D’abord pris au dépourvu, je crois comprendre quel tour nous joue Batel et m’en ouvre à Anne :
« Il semble que vous ne soyez plus en mesure de récolter la lumière du soleil.
— Par quel maléfice… Mon iocane ! Mon iocane ! s’exclame-t-elle, de plus en plus paniquée à mesure qu’elle vérifie les cadrans des autres balances. Garde, arrêtez-le ! »
Il se précipite sur son arme. Alors qu’il se baisse pour refermer la main dessus, le fer est expulsé au loin par la poudre qui a définitivement choisi en faveur de qui se manifester.
Ce nouveau désaveu de Batel envers Anne met fin à sa frénésie. Elle lance, dans l’ultime espoir de m’effrayer :
« Vous allez le regretter !
— Laissez-moi partir ! Je me fiche de la poudre. »
Le garde se penche pour ramasser mon seau. Quand il se relève pour le montrer à sa maîtresse, je réalise que les lettres sur le bois ne composent plus « Anne & Co ».
Écœurée, elle prononce ce qui résonne déjà dans ma tête :
« Aldrian Inc.
— Il faut croire que Batel s’est lassée de servir vos intérêts.
— Vous, prophète ?
— Plus aucun d’entre nous, au contraire. Vous devriez comprendre quelle anagramme « Idée pour Aldrian Inc. » dissimule, non ? »
Elle réfléchit, le visage défait, les sourcils froncés par l’anxiété. Je recule d’un pas pour mettre fin à la confrontation et déclare :
« Car ni poudre, ni idéal. »

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