Artemia, capitale des Arts

Il était une fois Artemia, capitale des Arts, ville de toute affluence et de toute culture. Du pays de la musique, les vents y portaient les plus belles notes. Celui de la danse déployait ses pistes pour y faire venir ses étoiles. Les chefs-d’œuvre y cheminaient sur les océans de peinture. Les sculptures quittaient leur socle pour venir s’y exhiber dans une pose avantageuse. L’architecture s’y faisait amphitryon de tous les autres, et l’écriture s’y dénouait toujours après d’innombrables péripéties.
Dans cette ville à la fois majestueuse et sans merci, chacun aspirait à la reconnaissance de ses congénères. L’ordre y était maintenu par les Artéfactices, des créations hélas tenues par tous en basse estime : fausses notes, toiles reniées, sculptures brisées ou encore livres plagiés. Ils exécutaient la volonté d’un homme très envié et pourtant méconnu : le Roi Maestro. Lui seul décidait qui était admiré aux yeux et aux oreilles de ses habitants. Par son arbitrage, une note fut un jour bannie pour avoir bafoué une œuvre. Elle prenait alors d’assaut un orchestre, trop désireuse d’être jouée par les plus beaux instruments. Son nom était « La-Rose ».

Aucune peinture ne bouge ! Elles sont toutes ébahies par la symphonie ridicule d’un orchestre de mauvais goût. Pas une ne me viendrait en aide. Moi, La-Rose, obligée de traverser le public en courant d’air pour disparaître par une fenêtre et échapper aux fausses notes !
Presto ! Je traverse une rue étroite où résonne l’écho de leurs pattes crochues. Droite, gauche, droite, gauche ! Il faut garder la fréquence.
Je passe un pont et vibre au-dessus de la Moldau. Son harmonie me transit. Elle est à ma portée, aussi j’y plonge car je sais m’y déplacer plus vite. Elle me transporte jusqu’à une cascade dont le vacarme désaccorde les fausses notes. Je chute et me voilà dix mètres plus bas dans le lac des cygnes. Tant de distance m’a fait perdre mes forces. Je remonte silencieusement sur la berge et vais me fondre au bruit blanc de la ville des Arts.
À mon grand dam, à peine mes esprits retrouvés qu’un mur de toiles reniées me fait barrage. Elles m’encerclent et referment le piège. Paniquée, je vois sur La Prise de la Bastille un milicien sortir de la foule pour prendre la parole :
— Le Maestro a mis un arrêt de diffusion sur ta tête. Le rideau est tombé, La-Rose. Plus de symphonies volées, tu vas devoir justifier tes mouvements.
— Et bien ! ce sera l’occasion de lui montrer ce que je vaux vraiment. Il me donnera les plus belles salles dès qu’il m’aura entendue.
— Dès qu’il t’aura étouffée, tu veux dire ? J’en doute.
— Pourquoi m’étouffer ? Il n’y a pas plus belle note que moi dans cette ville !
— Le Maestro sait ce que valent ses protégés, sans quoi il les refoulerait. Il t’applaudissait sans doute à ton arrivée, mais aujourd’hui, plus de rappel ! Jugement sans appel.
— Je ne me laisserai pas faire par un lâche qui se cache derrière ses sbires ! Je…
Un hurlement d’effroi retentit au loin. Lorsque le silence retombe, tous sont immobiles. Même la fumée qui s’élève de la Bastille, derrière le milicien, semble figée. Soudain, les toiles se déchirent, comme entaillées par une lame invisible. Les Artéfactices alors hors d’état de nuire, je me glisse entre eux aussi subrepticement qu’un arpège et m’en vais composer ma liberté.
Le cri venait du fleuve. J’accours et y découvre un Napoléon en argile allongé au bord de l’eau, le buste transpercé. Des empreintes de pas se rapprochent et s’éloignent de la scène en direction du quartier des Impressionnistes.
Un crime à Artemia… depuis combien de temps cela n’était-il pas arrivé ? En quelle année était-ce, déjà, le naufrage du Radeau de la Méduse par une chevauchée de valkyries ? La ville va être en état de choc quand elle saura qu’un meurtrier se balade dans ses rues, mais au moins… mon bannissement passera dans les dernières priorités du Roi. Peut-être même est-ce pour moi une occasion inespérée de mener l’enquête et de remonter dans son estime. Alors les plus grandes salles m’ouvriront leurs portes, et tous les stradivarius me voudront dans leurs cordes comme ils marchaient jadis pour moi !

La présence d’empreintes exclut les notes, les toiles et les livres. Restent les danseurs et les sculptures. Pour avancer, il me faut rendre visite au Registre de la ville, un livre ancestral dont les fondations d’Artemia ont noirci les premières pages. Il est notre bible à plus d’un titre : connu de tous mais lu par personne.
— Bonjour, La-Rose. La plume est à votre droite. N’appuyez pas trop fort, s’il vous plaît. J’ai les pages irritées à force de notifier les nouvelles œuvres qui arrivent chez nous. En revanche, excusez la parenthèse, mais si vous pouviez griffonner un peu dans le coin, là… Ça me démange.
— Bonjour, Registre. Je ne viens pas pour t’écrire, j’ai besoin de ton aide, aujourd’hui.
— Vous voudriez me mettre à l’épreuve ?
— Oui.
Ses pages frétillent d’excitation.
— Allez-y, allez-y ! Par où voulez-vous commencer ? Un de mes chapitres répertorie les plus anciennes œuvres d’Artemia. Certaines datent de plusieurs siècles déjà ! Ou peut-être préférez-vous connaître le dernier grand succès à avoir passé nos portes ? Un monument splendide mais, entre nous, très étrange : une vieille tour de fer à quatre pieds, sans habit, un peu rouillée. Sale caractère, vraiment. Très à la pointe, ceci dit.
— Non merci. Je viens pour une autre affaire. Tu sais qu’une statue a été retrouvée détruite le long de la Moldau, n’est-ce pas ?
— Diantre ! Point d’exclamations à ce sujet, je vous prie !
— Et point d’interrogations, je suppose ?
— Si, si, bien sûr. Comprenez seulement que j’ai déjà eu plusieurs départs avec cette histoire. Une statue de sirène paniquée a voulu partir à la nage en oubliant qu’elle était de pierre. On l’a retrouvée au fond du fleuve, à l’aplomb de son plongeoir ; et…
— Et… ?
— Et la victime a disparu de mes pages.
— Disparu ?
— Je ne me l’explique pas. Elle aura été effacée pendant mon sommeil, je ne vois que ça.
— Nous aurons peut-être plus de chance avec le coupable, alors.
— Je l’espère, mais je ne veux en rien être mêlé à cette affaire. Vous questionnez, je réponds, point barre !
— Entendu. Donne-moi la liste de toutes les statues et de tous les danseurs récemment installés dans le quartier des Impressionnistes.
Les pages défilent si vite qu’il me faut m’amplifier pour résister au souffle.
— Trois cent cinquante-six résultats en 0,4625 secondes ; quarante-deux pages disponibles. Qui dit mieux !
— Et combien sur la première ?
— Sur la première, sur la première ! Il y en a jamais que pour elle ! Bon… La plupart sont des vieilles sculptures en bois venues vivre leurs dernières années en galerie de retraite. Elles sentent le sapin, ça vous intéresse ?
— Non. Plus jeune, s’il te plaît.
— Très bien. Rien sur la première page, alors. Je passe la seconde ?
— J’aimerais bien, oui.
— Ça arrive… C’est que ma mémoire me joue des tours, avec l’âge. Tiens donc ! Un Jules César en granite réputé pour son égocentrisme. Il est arrivé en ville il y a deux semaines et loge à la tour de Pise. Vous êtes preneuse ?
— Et comment !

La nuit tombe. À cet instant, les monuments éclairent normalement mon chemin en revêtant leurs plus belles parures. Or, les façades s’affaissent et les balcons font la moue. Les opéras jouent leurs pièces maîtresses pour impressionner les théâtres, mais ceux-ci refusent de quitter leurs boulevards. Aucun écho ne répond aux cloches d’églises qui entonnent des chants nuptiaux à l’adresse des minarets. Par-dessus tout, les Artéfactices manquent à l’appel. Aucune patrouille ne guette les expositions et les représentations frauduleuses. Tous rechercheraient-ils l’assassin en liberté ?
Me voici au huitième étage de la tour de Pise, sur le seuil de l’appartement du Jules César en granite. Je me diffuse en mélodie de sonnette pour annoncer mon arrivée. La sculpture s’approche à pas lourds et ouvre la porte.
— Excusez-moi de vous déranger. J’aurais aimé vous poser quelques questions. Ce sera rapide.
— Bonjour… C’est à quel sujet ?
— Connaissiez-vous un Napoléon en argile ?
— « Connaissiez » ?
— Il est mort, détruit.
— Par mon burin !
— Non, nous ne connaissons pas encore l’arme du crime.
— Entrez donc, belle ronde.
Je le remercie, piquetant de rouge mon teint blanc.
— Je recherche le coupable et me disais que peut-être m’aideriez-vous à statuer.
— Faites-moi donc part de vos notes.
— Je l’ai retrouvé au bord de la Moldau. Il a hurlé avant de mourir et avait les traits pétrifiés. Il était transpercé de part en part, comme par le glaive d’une roche autrement plus résistante que lui.
Il saisit celui à sa taille et le brandit.
— Comme par celui-ci ?
— Ma foi… c’est possible. Il m’effraierait si j’étais d’argile.
— Méfiez-vous donc du fourreau !
Il l’empoigne soudain et le rabat sur moi, le bouchant avec la paume de sa main. Il s’en débarrasse ensuite en le posant à la verticale sur la table de son salon. Je m’amplifie jusqu’à déchirer l’air, en vain. Je tombe diminuendo. Je joue en deux temps, puis en trois, puis en quatre… jusqu’à perdre le tempo. Les mesures passent ainsi, probablement pendant toute la nuit.

Un tremblement de terre me réveille en sursaut. Le fourreau est à nouveau déplacé, une main à son extrémité. J’entends la statue parler au-delà :
— J’ai de la visite. Ça va paraître suspect si je ne porte pas mon glaive, alors je te libère, mais au moindre son, je te prive d’air, compris ?
Sans attendre de réponse, il me cache sous son socle, dans le coin le plus éloigné de la porte. J’y vois la scène par de vielles fissures et entends insister une sonnette détraquée.
— Qui est-ce ?
— Les Artéfactices. Rendez-vous ! Vous êtes en état d’arrestation.
Il ouvre la porte et fait un pas en arrière, la main posée sur le pommeau de son arme. Des dizaines de livres plagiés forment un seul ouvrage géant qui s’avance dans l’embrasure. Chacun tourne ses pages pour qu’un texte cohérent prenne forme.
— Sculpture Jules César en granite, vous êtes accusée d’exposition sans autorisation, d’occupation de socles volés, de concurrence déloyale pour ponçage et désincrustation abusive, et plus récemment de destruction de l’un de vos semblables : un Napoléon en argile.
— Aucune preuve, ce ne sont que des fables ! Vos accusations sont amorales.
Les livres se remettent en mouvement pour former deux illustrations, l’une sur la grande page de gauche, l’autre sur la droite. D’un côté, l’accusé vole le flambeau de la statue de la Liberté, de l’autre, il poignarde un Brutus dans le dos.
— Les monuments qui vous entouraient ont témoigné. Remettez-nous la baguette de direction où nous la récupérerons de force.
— Vous pensez bien que si je l’avais, je m’en serais déjà servi !
Il dégaine et fonce sur les Artéfactices. Les livres plagiés secouent leurs pages avec une force effroyable. Ils génèrent une rafale qui repousse l’assassin au bout de la pièce, à deux pas du socle qui me cache. Pendant ce temps, les fausses notes émettent un son à fracturer la roche. Lentement, tous se rapprochent du criminel.
L’effort fourni par les livres épuise l’un d’entre eux. Un deuxième le rejoint au sol, puis d’autres encore, faisant perdre un peu plus sa force à l’ouvrage. Le vacarme s’apaise au rythme des fausses notes qui s’estompent à leur tour.
Le Jules César profite de leur débandade pour répliquer. Le glaive fend l’air. Les pages coupées volent dans la pièce. Son poing se referme sur des notes aussitôt étouffées.
Avec l’énergie du désespoir, une fausse note résonne de toute ses forces, créant une faille dans le bras du paria. À l’envolée suivante, son membre se casse. Désarmé, il se fait plaquer au sol par les livres plagiés. Il les attrape d’une main et les expulse au plafond, puis se relève à bout de souffle. Tous ses assaillants sont tombés, pour la plupart d’eux-mêmes, sans aucune explication. Effaré par la scène et surtout par son bras manquant, il oublie ma présence et s’échappe.
Quelle est cette baguette à laquelle les Artéfactices prêtent tant d’intérêt ? Désormais libre, l’assassin va sûrement la rechercher et s’il ne l’a pas déjà, c’est qu’elle est toujours sur le lieu du crime. Il ne tient qu’à moi de la retrouver en premier ; heureusement, je me déplace plus vite qu’un homme en pierre !

Dehors, le soleil se lève, mais Artemia, à l’image de ses sculptures, reste les yeux clos. Les oiseaux privent l’aube de leurs chants. Les rues se cloîtrent dans leur sommeil sans aucune lumière derrière les fenêtres. Je déambule dans le tableau d’une nature morte. Si je veux éviter qu’à la tristesse succède la déliquescence, il me faut me presser.
La victime est toujours allongée le long du fleuve. Me voilà la seule trace de vie dans les environs. Où peut bien se cacher cette fichue baguette ? Comment l’aurais-je préservée de mon assassin dans mes derniers instants ?
Le fleuve, mais c’est bien sûr ! Comme l’a découvert à ses dépends la sirène du Registre, le Jules César n’aurait pu y plonger sans y rester. À moi de jouer : je pique une tête et nage jusqu’au fond du lit.
La baguette est là, entre les algues. Je m’empresse de la remonter à la surface pour apercevoir, sur la rive, le meurtrier brandir son glaive. Le cœur battant la chamade, je la lève comme pour le menacer et l’agite maladroitement. À ma grande surprise, il ploie genoux et une myriade de fausses notes, de toiles reniées, de statues brisées et de livres plagiés apparaît autour de moi.
Tous tirent leur révérence en s’exprimant d’une seule voix :
— Artemia est votre œuvre, Maestro. Dites-nous qui la bafoue.
Je me fige, stupéfaite, car je comprends enfin le récent abattement d’Artemia, la dégénérescence des Artéfactices et leur désintérêt pour l’absence de la victime au Registre. Le seul qu’ils peuvent laisser en paix est celui-là même qui les contrôle. Le Napoléon en argile était donc le Maestro, et la ville l’orchestre qu’il dirigeait avec sa baguette. L’objet ayant disparu, elle ignorait le rythme auquel devait battre son cœur, et les Artéfactices étaient comme un cor de chasse sans partition. La victime était le Roi en personne !

Ainsi La-Rose devint Reine de la capitale des Arts, et son nom fut effacé du Registre. Elle s’offrit les théâtres les plus prestigieux et fut jouée par des instruments du monde entier. Personne ne la savait sur le trône, mais tous craignaient et respectaient ses volontés, car sous ses ordres sévissait l’Artéfactice le plus maléfique que connut Artemia : une sculpture en granite d’un Jules César manchot.

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