Extrait de La rédemptation des anges

« Tournez à gauche. Attention à la priorité ! Concentrez-vous sur votre trajectoire, vous n’êtes pas seule sur la route. Prenez à droite. Continuez tout droit. Vrillez dans le sens horaire. Ballastez… »
Le permis de conduire. Jamais je n’ai eu à subir une corvée pareille. Écouter les instructions d’une monitrice qui croit vous apprendre à manœuvrer un sous-marin avec ses conseils de demeuré… un vrai calvaire. Il était temps que l’examen arrive. D’ici quelques minutes, cette formalité sera de l’histoire ancienne.
« Inutile de s’attarder davantage sur la conduite civile. Votre profil dit que vous suivez la formation des Mademoiselles. Montez jusqu’à l’arène. On va voir ce que vous valez vraiment. »
Les doigts parcourent les commandes avec dextérité. Le vaisseau n’est plus un sous-marin qu’il me faut piloter, mais le prolongement du corps. Je ne sens pas le contact du siège en cuir dans le cockpit, mais les bords effilés de la coque fendre les courants. L’air ne remplit pas les poumons, mais les ballasts qui contrôlent l’assiette.
Je vérifie les priorités en bas et à droite, puis accélère par-dessus le vaisseau qui me précède. De nombreux instruments assistent le pilotage, ce qui n’empêche pas des télescopages récurrents en sortie de couloir de circulation. Pour cette raison, les nez des sous-marins sont une verrière qui ouvre la vue aussi bien au-dessus de la tête que sous les pieds.
Ainsi s’offre à moi le panorama autour d’Ante Astra. Le trafic y est semblable à des bancs de poissons qui s’étendent sur plusieurs milles. Les voies sont encombrées de centaines et de centaines de vaisseaux, tous à suivre les routes tracées par des balises de lumière. Jaunes dans les villes, oranges à leur périphérie et rouges sur tous les axes qui interdisent la conduite manuelle. Les Abysses, jadis aussi sombres que le sont les confins de la galaxie, sont éclairés par mille et une lumières. « Mille » pour la multitude de balises et de feux de vaisseaux que je croise et qui, au loin, m’apparaissent comme autant d’étoiles filantes jaunes, vertes, roses ou rouges, sur un fond bleu omniprésent. « Une » pour la lumière qui domine toutes les autres : celle du phare au sommet du dôme des Mademoiselles, point culminant de la ville. Comme toute agglomération, elle recouvre ses quartiers d’une sphère lumineuse jusqu’à ses frontières. Les plus grandes métropoles se reconnaissent d’abord au nombre de phares qui les illuminent. Les plus vastes en comptent jusqu’à sept, mais pour la plupart, un seul suffit à remplacer le soleil. Ce sont nos émissaires de l’astre bien incapable d’envoyer ses rayons percer les profondeurs. Au cours de la journée, leur lumière s’atténue ou s’amplifie selon les besoins de notre horloge biologique. À cette heure-ci, Ante Astra irradie au fond de l’océan de par la puissance de son seul et unique phare.

Un rapide coup d’œil vers le haut pour m’assurer que la voie est libre et, en une fraction de seconde, je quitte le couloir à la verticale. Je m’écarte du reste du trafic. Chose interdite pour les civils, je circule en eau libre jusqu’à l’arène. Aucune voie ne permet de la rejoindre, et ce pour une bonne raison : elle est le terrain d’entraînement des Mademoiselles, les femmes de mon ordre. De jour comme de nuit, leurs vaisseaux s’articulent dans une danse martiale frénétique, au risque de se retrouver hors-service au moindre faux pas. C’est un spectacle ininterrompu de vrilles, de courses-poursuites, d’esquives et d’explosions de torpilles. Un feu d’artifice dont les fusées sont dirigées par les plus belles femmes de l’océan. L’arène attire à elle seule des milliers de touristes chaque semaine. Ante Astra est sublime, véritable joyaux abyssale, mais sa première raison d’être est la formation des mercenaires les plus réputées en ce bas monde, formation à laquelle n’importe qui peut, en partie, assister rien qu’en levant la tête au-dessus de la ville.

Les drones frôlent la coque de plus en plus près. Ils me croisent ou me doublent, parfois en me coupant la route. Certains plongent au ras de la verrière, d’autres manquent de s’y emplafonner.
Ce n’est pas moi qu’ils fuient ou qu’ils poursuivent. Chacun est l’adversaire virtuel d’une de mes sœurs. Cependant, si elles ont le bon sens de changer de trajectoire pour m’éviter, eux ne se soucient pas des vaisseaux qu’ils croisent. Rien que pour cela, entrer et sortir de l’arène en un seul morceau exige des réflexes hors norme.
Conformément au A de « Autonome », leur trajectoire répond à un algorithme conçu pour copier l’attitude soit d’une proie, soit d’un chasseur. Dans le premier cas, ils sont appelés « P.A. », dans le second « C.A. ». Leur conduite est calquée sur celle de mes congénères : nerveuse, technique, spectaculaire.
Le cœur s’accélère. Je fais danser les doigts sur le panneau de commandes à la manière d’un pianiste virtuose.
L’esprit occulte tout ce qui se passe à l’intérieur de la cabine. La présence de l’examinatrice devient fantôme. Désormais, plus rien d’autre qu’un morceau de métal au bout d’un réacteur n’est capable d’attirer mon attention. Ma trajectoire m’amène entre un sous-marin et le drone C.A. qui le poursuit. Je vrille pour éviter une torpille et plonge pour ne pas me prendre le chasseur de plein fouet. Une coque apparaît alors devant la verrière. Je redresse aussi sec et finis par remonter à la verticale afin d’éviter une balise. À cinquante yards, une Mademoiselle se rapproche de front à toute allure. Elle braque en angle droit, laissant apparaître une torpille. Je tire sur les commandes au dernier moment. L’explosif rase la coque. La détonation est évitée de justesse.
Les manœuvres n’ont rien de simple en soi, mais ce sont celles que j’exécute depuis des années déjà. Si elles demandent une concentration certaine, elles sont loin de refléter ce dont je suis capable. Pour une Mademoiselle, ne faire qu’une avec son vaisseau au milieu d’un champ de bataille, qu’il soit réel ou simulé, ce n’est pas jouer avec la mort, c’est être soi-même. Pour exceller là où le commun des mortels se défile, nous avons besoin de sentir l’adrénaline jusqu’au bout des doigts. D’aucuns vivent en fuyant le danger, nous le bravons pour exister.
« Tenez-vous prête ! Je nous déclare en cible pour les drones T dans cinq secondes. » prévient l’examinatrice.
Les Torpilleurs, je les vois du coin de l’œil, immobiles. Ces sphères de deux mètres de diamètre n’étaient jusque-là que des masses inertes à éviter. Désormais, leurs voyants verts passent au rouge à mon approche. Alors, leur coque s’ouvre pour dévoiler des batteries de torpilles inépuisables. Toutes celles que nous évitons sont programmées pour revenir au drone auquel elles sont assignées. Ainsi, où que j’aille, je suis la cible simultanée de pas moins de trois projectiles.
Jusque-là passive à slalomer au milieu des courses-poursuites endiablées, je me transforme en proie insaisissable. Si la destruction n’a jamais été mon fort, rares sont mes poursuivants qui parviennent à leur fin. Pas encore honorée du titre de Mademoiselle, je suis l’une des rares filles à assurer une conduite fiable jusqu’à W.Mach sur deux, la moitié de la vitesse du son dans l’eau, quelque part aux alentours des mille cinq cent nœuds. Malheureusement, les boîtes de conserve confiées aux apprenties ne permettent pas d’atteindre la moitié cette vitesse. Je pousse donc la puissance au maximum pour malmener les propulseurs des torpilles dans mon sillage mais, bien vite, je réalise que la vitesse seule ne suffit pas. Il est grand temps de montrer à ma voisine avec quelle grâce nous autres savons nous sortir des plus mauvaises situations.
Je tire brusquement sur les commandes. La respiration coupée, nous restons plaqués aux sièges pendant que le vaisseau effectue un demi-tour en épingle. Face à deux torpilles, j’incline la coque à la verticale et passe entre elles. Elles se rabattent aussitôt pour me percuter, mais la vitesse est telle que je suis déjà loin quand elles se télescopent. L’onde de choc empêche la troisième de corriger sa trajectoire. Au moment où les écrans indiquent qu’elle abandonne la course pour rejoindre son drone, j’entends la voix tendue de l’examinatrice :
« Trop simple pour vous. Je mets un C.A. à vos trousses. »
À peine ai-je le temps d’analyser son avertissement qu’une alarme retentit à l’intérieur de la cabine : je suis prise en chasse. Les choses sérieuses commencent. D’après les sonars, le C.A. s’est déjà placé dans mon sillage. Sur les écrans, une coque aplatie reproduit le moindre de mes mouvements. Le drone a été pensé pour être manœuvré par l’intelligence artificielle et non par l’Homme. Aussi il a l’allure d’une longue planche aplatie pour optimiser son aérodynamisme, surmontée d’un lance torpille sur chacune de ses faces.
Je change de trajectoire, accélère, plonge en piqué et enchaîne les vrilles. Je suis désormais de celles qui font la démonstration dans l’arène, une abeille de plus dans l’essaim. Je me laisse guider par une suite continue de réflexes inconscients, au-delà de mon propre entendement. Fut un temps où je pilotais avec l’aisance d’un nourrisson qui apprend à parler. Aujourd’hui, je fends les courants comme l’on récite des poésies. Je ne vois pas, je ressens.
La moindre seconde de gagnée sur le poursuivant est aussitôt perdue. Il me bat en vitesse pure et, encore apprentie, mes réflexes ne valent pas ceux d’un pilote automatique. Mon sens de l’anticipation, en revanche – comme celui de n’importe quel être humain – est encore loin d’être égalé par celui d’une machine. Le C.A. libère une torpille au moment où notre course nous fait passer devant un nouveau drone T. Entre le chasseur et moi se trouvent quatre projectiles qu’il me faut malmener au prix de nombreuses manœuvres. Pendant trois longues minutes, nous parcourons l’arène de long en large. Je m’arrange pour passer devant le plus de Torpilleurs possible, si bien que je me retrouve bientôt suivie par une dizaine de fusées. Je retourne la situation à mon avantage et bloque le système de visée sur l’une d’elles. Je devine l’incompréhension de l’examinatrice lorsqu’elle me voit m’apprêter à gâcher l’une de mes précieuses munitions sur une torpille plutôt que sur le C.A.
« Qu’est-ce que vous… »
J’enclenche le tir avant qu’elle ait le temps de finir sa phrase. La torpille s’en va exploser au milieu de toutes les autres, les faisant détonner chacune à leur tour et créant une décharge si conséquente que le C.A. n’a pas d’autre choix que de traverser l’écran électromagnétique qui en résulte. L’instant d’après, il s’immobilise. Satisfaite, je ralentis et me contente d’éviter les vaisseaux de mes sœurs, pas tant pour reprendre mon souffle que pour permettre à ma voisine de reprendre le sien.
Elle est en sueur, les yeux exorbités et la respiration saccadée. Je devine son cœur battre à tout rompre. Faire passer le permis à un civil est une chose, le faire passer à une future Mademoiselle en est une autre.
« C’est votre première fois dans l’arène ? »
Son regard est vide. Elle suit inconsciemment les mouvements de mes homologues avec le même air béat que n’importe quel touriste venu découvrir Ante Astra.
« Ça fait cinq ans que je fais passer le permis à vos sœurs. Je n’ai jamais réussi à m’y faire. »
Je souris et prête moi aussi attention aux vaisseaux qui nous entourent. Bien que chacun soit personnalisé aux goûts de sa pilote, deux types s’en distinguent aisément.
Le plus fréquent est celui des apprenties, toujours nombreuses sur le terrain d’entraînement. Il se reconnaît à sa sobriété. Ses coques sont rarement ornées, ou très peu, pour la bonne raison que le désir qu’on ait aux commandes de ces vaisseaux soit d’en changer pour un qui, non seulement plus performant, sera la preuve matérielle du statut que nous endosserons. Chaque apprentie se voit offert un sous-marin dès qu’elle atteint l’âge de piloter, mais les capacités de ce dernier restent très limitées. En plus d’une vitesse réduite, ses capteurs et son armement se restreignent au minimum confiable à une jeune fille de treize ans, si prometteuse soit-elle. En tout et pour tout, l’équipement se résume à un unique lance-torpilles doté de cinq munitions, de sonars dont la portée n’excède pas le mille et des instruments de navigation classiques. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le moment le plus excitant d’une apprentie accédant au titre officiel de Mademoiselle soit la découverte de son nouveau destrier.
Vient alors le second type. Il surpasse le premier en tout point. Sa vitesse pure est quintuplée. Son armement, en plus d’être étoffé, s’en trouve diversifié selon nos préférences, et les capteurs y sont efficaces sur une centaine de milles. C’est un concentré de technologie conféré aux combattantes les plus habiles des profondeurs. Rien qu’avoir le privilège de piloter un de ces vaisseaux fait de nous des ennemies à éviter. D’anonymes, ils nous font passer à femmes connues et reconnues, toujours respectables et parfois même… craintes. Il existe des êtres particulièrement doués pour inspirer ce sentiment, qu’ils proviennent de notre ordre ou non, mais parmi tous les prédateurs de métal qui sillonnent les Abysses, aucun n’est plus redouté que ceux des Anges.
Ce rang est un rêve pour chacune d’entre nous et le restera pour presque toutes. Il accorde, entre autre, l’insigne honneur de piloter un tout autre type de vaisseau, celui des plus performants qui soient. De nos jours, seule une dizaine d’Anges sont en fonction, et, pour deux raisons, ce chiffre ne varie que très peu. Primo, les compétences exigées pour prétendre en compter en viennent presque à défier les lois de la physique. Deusio, les détentrices d’un tel potentiel ne trouvent, pour ainsi dire, jamais adversaire à leur taille. La plupart d’entre eux fuient rien qu’à l’apparition de leur sous-marin, d’une conception si exceptionnelle de qualité qu’elle en devient effrayante. L’armement y est presque sans limite, doté d’une technologie toujours trop avancée pour exister ailleurs que dans les laboratoires de recherche. Quant à l’allure du monstre, elle dépend exclusivement de la femme qui le possède. Parmi les dix, le vaisseau le plus réputé est certainement celui de l’Ange Bleu. Sa coque est semblable à une gigantesque raie manta, presque invisible sous les courants et qui, immanquablement, viendrait à bout de sa cible avant même d’avoir été repéré.
Ces hautes représentantes de notre ordre ont depuis longtemps délaissé les drones qui, jadis, leur donnaient autant de fil à retordre qu’à chacune d’entre nous. Encore aujourd’hui, bientôt au terme de ma formation, ils sont ceux que je combats le plus souvent.
« Vous savez semer vos adversaires. On va voir comment vous vous débrouiller quand il s’agit de les immobiliser. Je vous paramètre une P.A. Paralysez-là en moins de trois minutes et vous aurez votre examen. »
Sortie de nulle part, la proie se présente devant la verrière. Elle me nargue et me provoque pendant les quelques secondes qui précèdent la chasse. Elle s’immobilise, puis, tout à coup, part en trombe selon une trajectoire aléatoire. J’enclenche les gaz et oriente les réacteurs en conséquence. Nous nous retrouvons plaquées aux sièges, prisonnières d’une inertie causée à la fois par la vitesse et par l’enchaînement des manœuvres.
Le drone fend les courants d’un bout à l’autre de l’arène. Il peine à sortir des viseurs et, pour compenser, me force à passer devant les Torpilleurs dont les projectiles s’ajoutent à l’équation. À la fois proie et prédatrice, je m’en remets aux instruments de navigation pour voir ce qui se passe devant et derrière.
Je me retrouve la tête en bas à l’issue d’une série d’esquives. Trois accélérations et deux loopings plus tard, je verrouille la cible. La situation sous contrôle mais pas sortie d’affaire pour autant, j’enclenche le tir au moment où résonne l’alarme d’un récepteur, au fond d’une de mes poches. Je suis rattrapée par mes obligations au plus mauvais moment qui soit. Contrainte malgré moi, je garde une main sur les commandes pendant que je me plie en quatre pour réussir à extirper l’objet.
« Qu’est-ce que vous faîtes ? Tenez les commandes !
— Cas de force majeur ! »
Sur le récepteur, un écran indique une date suivie d’une série de coordonnées. En dépit de la situation, je reste stoïque devant le boîtier sans parvenir à interpréter le message, interpellée par le nom qui le signe : « Dissidia ». À mes côtés, l’examinatrice hurle pour que je reporte mon attention sur le contrôle du vaisseau. C’est finalement l’attaque d’un nouveau torpilleur qui m’y contraint.
Je nous fais partir en vrilles, toujours dans le sillage du P.A. La rotation rend fous les systèmes de navigation des torpilles dont la direction devient incontrôlable. Je les vois entrer en collision sur le sonar, quelques secondes avant que ma propre cible soit touchée à son tour.
« Je l’ai eue ! »
Un torrent d’adrénaline traverse les veines. Je suis hors de danger, et ma cible hors d’état de nuire : l’examen est à moi. L’esprit déjà ailleurs, je reviens au message dont j’ignore le sens.
« Restez concentrée ! Vous êtes toujours verrouillée ! »
Mes yeux sortent de leur orbite à la vue des instruments qui confirment l’avertissement. Il reste une dernière torpille qui se rapproche de plus en plus près, de plus en plus vite. Je hurle à l’examinatrice :
« Désactivez-là ! »
Trop tard ! La détonation se fait au contact de la coque. Une décharge électromagnétique traverse le vaisseau, coupant les réacteurs et l’alimentation interne. Nous nous immobilisons en plein milieu de l’arène. Le cockpit est plongé dans le noir. Seuls les réacteurs des sœurs passant devant la verrière éclairent mon visage dépité.
« Recalée ! »

Sept ans ! Sept ans que je pilote des sous-marins et celle-là se permet de remettre mes capacités en doute ! « Vous aurez quand même le permis civil. », mais qu’est-ce qu’elle veut que je fasse d’un permis civil ? Ce n’est pas en respectant les priorités que je vais rattraper mes cibles ! Pas de permis de Mademoiselle, autant dire pas de rang de Mademoiselle tout court ! Comment est-ce que je pourrais mener à bien la mission de passage avec un sous-marin civil ? Et, comme par hasard, il a fallu que la surveillance des alertes tombe sur moi aujourd’hui ! L’ordre compte plusieurs centaines d’apprenties qui, pour la plupart, n’ont rien d’autre à faire que de tuer le temps dans l’arène, mais c’est à moi que l’on confie le récepteur, le jour de mon examen !
Les Dirigeantes veulent que je leur apporte le message ? Je vais leur apporter le message ! Elles veulent que l’on reste séduisantes en toute circonstance ? Elles peuvent aller…
« La porte, s’il vous plaît ! »
Le ton sévère, je somme un homme de bloquer l’ascenseur encastré dans le mur de la coursive, en périphérie de notre dôme. Je parcours à grands pas, encore furieuse, le couloir circulaire dont les vitres offrent une vue rasante sur les plus bas étages de la ville. Derrière celles-ci passent hommes, femmes et enfants en combinaison de plongée, munis de lunettes et de réservoirs à oxygène intégrés à leur combinaison. Ils se laissent tirer au bout d’une sangle sur le réseau de câbles qui serpente entre les dômes, tous de hauteurs différentes. Leurs sommets échappent à mon regard, et je dois lever les yeux presque à la verticale pour avoir une vue dégagée sur la circulation au-dessus d’Ante Astra.
La lumière du phare y éclaire les voies encombrées de dizaines de sous-marins aux formes diverses et variées. S’y distinguent les petits vaisseaux des particuliers et les palaces montés sur réacteurs des plus fortunés. À leurs côtés, circulent les longues coques effilées des transports en commun et celles des forces de l’ordre ou des services d’urgence, reconnaissables à leurs multitudes de gyrophares bleus ou rouges. Je devine enfin les balises qui délimitent l’arène, au-dessus de tout le reste, et, parfois, les acrobaties de quelques-unes des sœurs aux prises avec les drones.
« Quel étage ? » demande l’homme dans l’ascenseur.
Il fait partie des techniciens de la maintenance, les seuls hommes à pouvoir pénétrer en ces lieux, en plus des maris des quelques Mademoiselles à s’être risquées à la vie de famille.
« Quatre-vingt-deux.
— Le Cercle des Dirigeantes, c’est parti ! »
Je me plante face aux portes. Lui se place à l’arrière de la cabine. Je sens son regard se poser sur moi mais décide de rester impassible. Il ne fait que répondre aux pulsions du profil masculin, qu’il a fort séduisant, d’ailleurs. Le plancher vacille un instant avant que nous nous élevions dans les étages supérieurs. Il ne peut pas s’empêcher de commenter :
« J’adore ce boulot.
— Réparer des ascenseurs ?
— Pour un ordre représenté par les plus beaux spécimens de la gente féminine, oui.
— Méfiez-vous ! La plupart du temps, nous séduisons pour arriver à nos fins, et elles sont rarement pacifiques.
— Et le reste du temps ?
— Laissez tombez ! Je ne suis pas d’humeur et vous n’avez aucune chance. »
L’ascenseur ralentit, puis s’ouvre sur un étage intermédiaire. Il sort sur le palier et lance :
« Alors peut-être que mes chances s’amélioreront avec votre humeur, madame… ?
— Mademoiselle. »
Je coupe court à la conversation en forçant un sourire. S’ils sont loin d’être repoussants, ces hommes sont tout bonnement insupportables. Ils sont choisis parmi des centaines de postulants et savent que le choix des Dirigeantes dépend autant de leur tête que de leurs compétences. Tout ça pour nous pousser à mettre en pratique notre enseignement. « Quelle mercenaire plus comblée que l’Ange Thelxiopé ? », nous répètent sans cesse nos formatrices, en référence à l’Ange au nom de sirène, qui a fait de son corps une arme plus mortelle que n’importe quel calibre. Les rumeurs autour d’elle – il y en a autour de chaque Ange – disent qu’il est impossible pour un homme de la tenir dans son viseur plus d’une dizaine de secondes sans que son charme le fasse hésiter à appuyer sur la gâchette. Certaines prétendent même que ce sortilège ne se restreint pas qu’aux hommes. Quoi qu’il en soit, s’il faut faire preuve de savoir-faire quand il s’agit de séduire les gros bonnets de la mafia ou les chefs d’État, il en est tout autrement avec ces techniciens qui déambulent dans les couloirs. Tout au plus, un sourire bien placé suffit à les mettre à genoux. C’en est à se demander qui tente de séduire qui.

[…]

Étage quatre-vingt-deux, les portes de l’ascenseur s’ouvrent enfin. Je pénètre dans une salle occupée par une dizaine de bureaux. Au-dessus des plans de travail, sont projetés les messages que l’ordre reçoit ou envoie, ainsi que les images des missions que les Dirigeantes confieront ensuite aux Mademoiselles. À travers une ouverture dans le mur du fond, je devine l’amphithéâtre qui réunit le conseil dans son ensemble. Ici, seule une trentaine de Dirigeantes me font face.
Tous les visages se tournent vers moi avant que je prononce le moindre mot. Le boîtier que je leur montre, d’une main levée, répond à leurs regards interrogateurs. La plus proche, toujours aussi séduisante malgré son âge, demande :
« Niveau de l’alerte ?
— Je n’en sais rien.
— Comment ça, vous n’en savez rien ?
— La couleur de l’écran traduit aucun niveau d’alerte à ma connaissance.
— Si vous essayez de nous faire comprendre que vous avez oublié le code, autant le dire directement.
— Non, absolument pas ! Je connais le code, mais…
— Très bien, récitez-le-nous ! » exige une autre Dirigeante en se levant de son bureau.
Je soupire, contrainte d’entamer une récitation comme une enfant le ferait en classe.
« Code vert : un de nos clients demande une protection immédiate. Code bleu : les autorités ont besoin de l’aide des Mademoiselles. Code orange : une Mademoiselle en mission demande des renforts d’urgence. Code rouge : une Mademoiselle vient de perdre la vie.
— Alors, quel est le problème avec cette alerte ? Qu’indique l’écran ?
— Il y a une date, celle d’aujourd’hui, et les coordonnées d’un point à l’extrémité Est de l’océan Atlantique, mais l’écran est noir. »
Ce dernier mot, pourtant lancé avec une parfaite désinvolture, fait l’effet d’une bombe. Alors que je pensais annoncer un bête dysfonctionnement, trente pairs d’yeux s’écarquillent devant moi. La plupart d’entre elles ne peuvent contenir leur trouble, aussi j’abandonne vite ma nonchalance pour de l’inquiétude.
L’atmosphère se tend. Un silence pesant s’installe. Je n’ose plus prononcer le moindre mot. Mes sourcils se froncent et mon regard demande une réponse à cette réaction incompréhensible. La première à m’avoir interrogée s’avance de quelques pas en parlant d’une voix serrée :
« Quel est le nom de la Mademoiselle qui émet le message ?
— Dissidia. »
Elle ferme les yeux un instant pour encaisser la nouvelle. Mon sang se glace quand je comprends enfin la nature de mon message. Je la sens refouler sa tristesse, puis elle plonge son regard dans le mien :
« Le code noir n’a jamais été utilisé depuis qu’il a été créé. On ne vous l’apprend pas parce que les Anges sont des symboles que vous devez croire invulnérables et, jusqu’à maintenant, c’était le cas. »
Le cœur fait un bond dans la poitrine. Le souffle se coupe. Alors que je croyais cela impossible, je comprends qu’une de nos membres d’élite, une des dix légendes dont les exploits ont bercé notre enfance, vient de quitter ce monde. Aujourd’hui, un Ange est mort.

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