Premier chapitre de prototypeS

L’éveil de proxY

Il est à peine huit heures, le brouillard m’empêche de voir la ville s’éveiller. Je ne distingue que les visages las de ceux pour qui la banalité et l’habitude sont devenues le fil rouge d’une existence. À la périphérie de Numéris, les sifflements des bolides haute-vitesse me ramènent à la réalité. Le premier cours de la journée va commencer d’un moment à l’autre ; je suis en retard.
La navette qui parcourt les cinquante kilomètres me séparant de mon université a dû changer de voie en raison d’un accident survenu entre les gratte-ciel. Les dysfonctionnements de nos véhicules sont pourtant rarissimes depuis la magnétisation des axes routiers. Cependant, plus l’on gagne en vitesse, plus la violence des chocs nous rapproche de la mort. C’est un des problèmes de sécurité les plus importants, du moins l’est-il pour le gouvernement. En réalité, une collision tous les six mois dans notre Secteur est totalement insignifiante. Une compétition aux ampleurs politiques se joue toutefois entre les cinq mégalopoles. C’est à celle qui garantira la meilleure protection à sa population, et cette même population est assez stupide pour se laisser appâter par leurs fausses promesses. Est-ce par ignorance ou par peur de voir la réalité en face ? Les deux, peut-être ? Toujours est-il que le danger ne réside nullement dans la fiabilité de notre technologie. Au contraire, elle est tellement avancée que seule une minorité est capable d’en maîtriser le potentiel, et c’est d’elle dont nous devons nous méfier.
Les Érudits possèdent le réel pouvoir et s’amusent des hommes politiques. Dans les tours les plus malfamées de nos cités, des expériences sur l’intelligence artificielle donnent chaque jour naissance à une cybernétique plus pointue, plus humaine et, surtout, plus meurtrière. Les assassinats se multiplient sous les yeux des citoyens, mais ils n’y accordent aucune importance tant que leur confort reste intact, se croyant hors d’atteinte. Ils ignorent, pour cette même raison qui m’est inconnue, la menace qui les guette et qui, un jour ou l’autre, finira par frapper à leur porte.
Aujourd’hui, les Érudits étendent leur contrôle dans l’ombre et ne se contentent que de règlements de comptes. Ils s’arrangent pour que les suspicions à leur égard disparaissent avant de prendre forme. Pour cela, ils n’ont qu’à envoyer une de leurs précieuses machines exécuter le travail.
La robotique atteint un tel niveau que les autorités mettront des mois avant de prouver quoique ce soit, et nos organismes sont si corrompus que, lorsqu’elles y parviendront, les têtes tomberont dans leurs propres rangs. En somme, nous avons cessé de nous préoccuper du progrès scientifique dès que nous en avons tiré les avantages que nous désirions, mais il ne s’est pas arrêté pour autant. Nombreuses sont les inventions dissimulées aux yeux du monde. Nous dit-on que derrière les androïdes domestiques se cachent des monstres sanguinaires ? Bien sûr que non.
« Bien sûr que si ! » s’élève une voix derrière mon épaule.
Le reflet dans la vitre me fait comprendre qu’elle s’adresse à un autre passager.
« J’suis sûr que c’est l’université qui passe à la télé. « Le repère des fleurons de la robotique ! » Me crois pas, si tu veux… »
Oh ! Nous sommes effectivement arrivés.
« Fleurons de la robotique », cette expression me fait sourire. Ces gens emploient un mot dont la vraie signification leur échappe totalement. Toujours est-il que l’édifice de verre dont ils parlent, véritable œuvre d’art vu de l’extérieur et dédale vu de l’intérieur, est ma destination. Je descends et m’y dirige d’un pas rapide.
L’entrée se situe dans les derniers niveaux de la tour Vertèbre qui culmine à mille sept cent quatre-vingt mètres. L’édifice reconstitue la colonne vertébrale humaine sur toute sa hauteur. Afin de rester fidèle au modèle, il compte quatre cent quatre-vingts étages répartis en vingt-quatre groupes de vingt. Ses courbures donnent la fausse impression d’un équilibre instable ; il est assez robuste pour soutenir sur son atlas l’Université Robotique de Numéris qui, cela va de soi, prend forme de cerveau. Plus précisément, sa structure mise à nue reconstitue un réseau de neurones censé être l’allégorie des étudiants qui l’habitent. L’ensemble, déjà impressionnant de complexité, fascine souvent grâce à la touche artistique du créateur : en journée, l’énergie des pas des usagers est récupérée pour être convertie en lumière sur les façades la nuit. De cette manière, après le coucher du soleil, axones et dendrites se fondent au ciel noir alors que les synapses, carrefours au sein-même de l’école, resplendissent parmi les étoiles au rythme de leur fréquentation diurne.

Comme chaque matin, une voix féminine m’annonce la bienvenue quand je passe les portes. Rien de tel qu’une charmante hôtesse aux courbes généreuses pour me faire ouvrir les yeux après une nuit trop courte. Dommage que celle-ci ait été remplacée, l’année dernière, par un androïde dénué de grâce, à la voix froide et aux gestes saccadés.
L’amphithéâtre est fermé. Un témoin sonore confirme mon identification par la caméra de sécurité, puis les battants s’ouvrent.
À ma surprise, il s’élève encore le brouhaha habituel de l’avant cours. Le professeur n’est pas encore arrivé. J’en profite pour saluer quelques têtes avant de regagner la place que la routine m’a attribuée.
« Salut, Ian.
— Salut, ça va ? »
Je sers la main de mon ami et voisin. Il me regarde à peine. Ses yeux sont rivés sur deux filles en pleine discussion assises en contrebas. Elles parlent avec un tel enthousiasme que mon esprit encore mal réveillé n’assimile pas la moitié de leurs paroles. Je réponds :
« Ça va, et toi ?
— La nuit a été trop courte, j’ai besoin d’un café. Tu me laisses passer ?
— Traîne pas. Ça devrait déjà avoir commencé. »
Je me lève, puis il remonte les marches vers la sortie.
J’en profite pour m’installer et m’imprégner de l’ambiance. Les rires d’un groupe plus bas se mêlent au palabre des deux filles. Plus au centre se trouve le stéréotype de l’étudiant populaire ; le plus entouré, le plus séduisant et le moins digne d’intérêt. Il profite du retard du professeur pour impressionner son auditoire à coup d’origami : un vaisseau spatial pour les garçons, une fleur pour sa prétendante, une absence d’originalité pour le principe.
À l’autre extrémité, chacun est retourné pour parler à un voisin, si bien qu’il est difficile d’affirmer qui est à sa place et qui ne l’est pas. Contre le mur, un élève que je n’ai jamais vu se démarque des autres. Il garde son long manteau noir à capuche qui lui dissimule le visage. Il dort et ne se préoccupe pas le moins du monde du désordre qui l’entoure. Son allure et sa désinvolture pourraient aisément le faire passer pour un adulte. Tout le monde semble l’ignorer, je décide alors d’en faire autant.
Huit heures et quart, toujours aucun signe de l’enseignant. Les moins assidus se lèvent déjà, heureux de son absence et pressés de partir avant qu’il ne se montre. Les autres continuent leurs plaisanteries, leurs discussions ou leurs débats. Pour ma part, l’idée de finir ma nuit comme le fait l’étudiant au manteau noir me pousse à poser les bras sur la table et à y plonger la tête le plus confortablement possible.

Je reviens lentement à moi. Les paupières s’entrouvrent. Sur l’écran de ma montre, juste devant mes yeux, s’affichent neuf heures. Neuf heures ! Je me redresse soudain en espérant que mon sommeil ne se soit pas fait remarquer.
Ian n’est toujours pas revenu. Tous sont assis et écoutent, le silence est total. Total ? Que peuvent-ils bien écouter si même le professeur se tait ? Je le regarde. Il est avachi sur son bureau, immobile. Ce n’est pas que lui, plus personne ne bouge ! Ils sont tous inertes sur leur siège ou étalés à même le sol, les mains accrochées à l’appendice qui les transperce, une expression de surprise sur le visage comme si la mort les avait fauchés sans prévenir.
Horrifié, je prends conscience de la situation. Des tuyaux s’entremêlent partout au-dessus de moi. Éclairé par la lumière vacillante des rares néons toujours en état de marche, l’amphithéâtre est rempli de canalisations desquelles un liquide s’égoutte sur le sol. Leur transparence laisse voir le sang de mes camarades s’y déverser. Toutes convergent vers un même point : les entrailles d’une création meurtrière vêtue de noir que j’avais prise pour un étudiant endormi.
L’odeur agressive qui émane de la scène me retourne l’estomac, heureusement encore vide. La sueur perle sur mon front et la respiration s’accélère.
Je me lève, paniqué. À l’autre bout de la salle, le coupable se retourne vers moi. Il se meut avec un bruit témoignant d’une conception si parfaite que mon sang se glace. Il me dévisage, puis s’approche.
J’ai affaire à un démon, terrifiant monstre de métal au milieu des cadavres. Par dizaines, les tuyaux se rétractent sous son manteau. Je suis le dernier survivant, et le temps semble s’arrêter. Ma seule force est de plisser les yeux pour distinguer ce qui se cache sous la capuche. Il possède un œil unique, en ce moment rivé sur moi. Il est d’un bleu pur et clair, seule source de lumière à percer l’obscurité, et ses mouvements laissent derrière lui une traînée hypnotique. Me voilà fasciné. L’aura de puissance qu’il dégage n’a d’égale que la crainte qu’il m’inspire.
Alors que je recule pour garder mes distances, il déploie un tentacule, me pétrifiant aussitôt. L’appendice s’agite devant mes yeux. Son extrémité remonte le long de mon cou. Il s’appuie sur ma peau, la caresse, puis essuie la sueur sur mon visage. C’est alors que je me surprends à entendre une voix d’enfant sortir de l’androïde.
« proxY, prononce-t-il une première fois avant de le répéter tristement devant mon air terrifié. proxY… »
Il se retourne enfin. Je reprends ma respiration, le cœur battant à tout rompre.
Dernière âme qui vive, je sombre dans l’inconscience en même temps qu’il prend la fuite. Pourquoi m’a-t-il épargné ? Pourquoi…

 

Des voix et des bruits de pas me font ouvrir les yeux. Je suis affalé sur un cadavre. Son sang recouvre mes vêtements, j’ai dû m’effondrer dessus en perdant connaissance. Je grimace par dégoût et me relève avec précaution.
« Hé ! Celui-ci est vivant ! » s’exclame une voix dans l’amphithéâtre.
Je me retourne, la salle a été investie par les autorités. Agents et inspecteurs de police examinent la scène du crime, penchés sur les victimes. Alertée par son collègue, une femme postée en bas, à côté du bureau de l’enseignant, se précipite vers moi.
« Vous êtes blessé ? Comment vous vous sentez ?
— J’ai rien. Ça va… »
Je jette un coup d’œil autour de nous. Les meurtres ont été d’une violence inouïe. Plusieurs de mes camarades ont été défigurés par la douleur. Des trous béants saillent leur ventre ou leur torse. Tripes et hémoglobine jonchent le sol, les murs, le plafond, et contrastent avec la lividité des visages qui s’y baignent parfois.
Je tourne la tête vers elle et finis ma phrase, nauséeux :
« …enfin, je crois.
— Zacharie Hendel. Je suis l’Inspectrice chargée de ce m… de cette affaire. Vous voulez bien me suivre ? »
Je hoche la tête.
Elle me conduit en bas des marches. Un coin a été aménagé avec des bâches pour donner une impression de tranquillité. Nous nous asseyons derrière elles, l’un en face de l’autre.
Son visage est fatigué. Je l’imagine s’être arrachée les cheveux pour faire la lumière sur la scène qui s’impose à elle. Elle me dévisage avant de demander :
« Est-ce que vous avez vu quoique que ce soit de ce qui s’est passé ? »
Je sens qu’elle me soupçonne avant que je ne prononce le moindre mot.
« Je… Je crois que je dormais quand c’est arrivé. Je sais pas si c’est ça qui me vaut d’être encore en vie, mais… j’ai rien vu, non.
— Vous dormiez ?
— Oui. Quand je suis arrivé, le prof n’était pas là. Tout le monde discutait, certains sont partis ; moi, je me suis rendormi. »
Je marque une pause. Quelque chose me pousse à ne pas lui faire part de mon inconscience, ni du court face à face avec l’auteur des crimes. La peur ? Les potentielles représailles ? L’envie de garder pour moi, étudiant en robotique, ce moment intime avec une création si évoluée, aussi privilégié que terrifiant ?
« En fait, ce sont vos collègues qui m’ont réveillé. »
Ce mensonge est stupide. Si j’avais découvert le massacre à ce moment-là, j’aurais paniqué, ou hurlé, ou perdu connaissance comme je l’ai fait la première fois.
Heureusement, l’inspectrice n’insiste pas, mais son regard me fait comprendre qu’elle n’est pas dupe.
« Ce genre de carnage, c’est au-dessus de mes responsabilités, vous avez de la chance. C’est sûr que même si l’Homme l’a organisé, ce n’est pas lui qui l’a exécuté. Merde… même pour une de leur machine, c’est une vraie boucherie. »
Elle parle surtout pour elle. Elle ne me pense pas capable de deviner à qui elle fait référence : les Érudits.
En haut des escaliers, deux hommes et une femme entrent dans l’amphithéâtre. Mon interlocutrice juge le moment opportun pour s’éclipser.
« L’A.N. va prendre le relais. Je vous conseille d’être un peu plus crédible avec eux que vous ne l’êtes avec moi. »
Sans plus de politesses, elle se lève, enfile sa veste et se dirige vers la nouvelle équipe.
« A.N. » est le sigle pour « Autorité de Numéris ». Elle dirige les affaires qui dépassent la juridiction des Secteurs de la mégalopole. L’homme à sa tête, Hector Nova, est un des plus influents qui soient. Il est non seulement directeur du service d’investigation le plus réputé de la ville, mais aussi chef d’un des détachements de ce que l’on appelle « l’armée des Cinq », une force de frappe commune à toutes les mégalopoles servant à lutter contre la mafia et le terrorisme. À ce titre, ses responsabilités vont bien au-delà de l’aspect purement sécuritaire. En tant que réel détenteur du pouvoir exécutif, on le retrouve régulièrement parmi les proches conseillers du Maire. Certains vont même jusqu’à dire que celui qui contrôle l’A.N., contrôle Numéris.
Lui n’est jamais sur le terrain. Ses deux Enquêteurs en chef se montrent dès qu’une affaire sérieuse éclate. Les média se régalent des images de ces deux hommes liés par l’amitié et pourtant concurrents pour sa place. Chaque semaine, nous avons droit à un nouvel épisode de la compétition entre les réputés Eric Telvie et Frank Milas. La seule bonne nouvelle de ce début de journée est que l’enquête soit sous la direction du second.
Il descend vers moi, avenant, comme à son habitude. Il revêt des bottes marron et un long manteau de la même couleur. Sa chemise-cravate habituelle et ses cheveux coiffés en bataille lui donnent une allure à la fois sérieuse et dynamique. Son visage ovale est affublé d’un regard perçant et d’un nez allongé invariablement souligné par son sourire.
À l’image de son talent d’investigateur, son sens de l’observation n’est plus à prouver. Ce dernier point semble d’ailleurs être la principale qualité qu’il m’ait léguée ; moi, Thomas Milas, son fils.

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