Fuite en avant

Pédale ! Pédale ! Pédale !
Je tourne du côté de la main avec le pansement. Je lève une jambe, je baisse l’autre. Je lève, je baisse. Lève, baisse, lève-baisse ! Attention au ballon ! Je me penche en avant, rentre la tête dans les épaules. Pas trop s’appuyer sur le guidon. Le tricycle passe sous le toboggan. Le vent souffle, mes cheveux sont en bazar. Un tour de la cour ; allez, un deuxième !
J’évite la marelle. Je continue entre une corde à sauter et la barrière en bois. Vroum, vroum ! J’approche du portail. Le ballon vole au-dessus de moi et rebondit contre lui ; il s’entrouvre. Je fonce dedans et sors dans la rue.

Je vire à gauche. Je pèse sur une jambe, puis sur l’autre. Un coup de frein et je dérape pour passer du trottoir à la route. J’hésite, puis accélère sur le parking. L’on m’observe pleins phares. Je suis sous les projecteurs, petit deux roues à côté des bolides. J’aimerais une place, rien qu’un créneau, mais l’insertion s’annonce difficile.
Je rejoins à toute vitesse des rangs qui semblent plus amicaux. Insouciant, je tente même une roue arrière devant une déesse, mais voilà que l’on m’y met des bâtons. Un soleil illumine le parking et me chasse, honteux, en m’incitant à pédaler plus vite que jamais vers un nouveau virage.

Je déboule en danseuse. Haut perché, je vois maintenant au-dessus des voitures les routes qui s’offriront à moi. On me demande déjà quel sera mon itinéraire, mais personne ne m’a expliqué comment passer même un carrefour. J’oublie ce problème insoluble, lui préférant la compagnie d’une première passagère.
L’aventure est périlleuse. Elle me divertit tant que j’en oublie la route. Son assise est précaire, mon allure des plus maladroites. Elle tombe déjà, peu avant les bacs qui ferment le parking. Ils contiendraient des fleurs différentes censées devenir les premières d’un vaste jardin.
J’ignore quel jardin il vaut mieux traverser avant un itinéraire inconnu. Pris de panique, je braque.

J’ai devant moi tout sauf une autoroute, et pourtant le péage est cher. Il me coûte mon guidon ainsi qu’une roue. La seconde s’élargit tandis que sur son moyeu s’accroche une selle rehaussée. J’en suis réduit à jouer aux équilibristes et à emprunter des directions aléatoires.
La circulation m’interdit de poser pied à terre. Bien peu me tendent leurs mains pour un bout de chemin trop court, les autres filent vers une destination que je suppose réfléchie depuis un jardin que j’imagine fort fleuri.
J’apprends à me contenter de cette unique roue. J’entame une ligne droite, certes encore laborieuse, mais sur laquelle apparaît une échappatoire, une once d’espoir. Je trouve ma place entre les convois exceptionnels et la bande d’arrêt d’urgence. Sans clignotant, je déboîte.

Me voilà sur un tandem, et jamais la route ne m’a paru aussi aisée. Où que j’aille, une voix me donne des ailes. J’avale les kilomètres sans ressentir la fatigue. Je me laisse même conduire et, de mon idylle, nous réalise nombreux à préférer les chemins de traverse aux sentiers battus.
Ma destination importe désormais peu. Je passe les carrefours sans plus peur aucune des conséquences, indifférent à la lumière des phares, plus curieux qu’envieux des autres jardins. Je désire même une escale pour les visiter, mais découvre que la pente dévalée m’entraîne inexorablement.
J’appuie sur les freins. J’use les pneus, encore et encore, à tel point que deux ne suffisent plus à me supporter. L’un éclate, je perds le contrôle.

Quatre roues et aucune pédale ! Mes jambes seraient de toute façon trop faibles pour s’en servir. Pas de guidon non plus. Ma destination serait alors si évidente que l’itinéraire importe si peu ?
Affaissé, je me laisse glisser en avant. J’accélère tandis que je jette des regards affolés alentours. Les tricycles et les tandems me dépassent sur des voies à jamais inaccessibles, puis s’éloignent sur de longues routes en m’arrachant une larme depuis ma bretelle de sortie.
Le fauteuil s’emballe, scellant l’issue du voyage. Sur les côtés, les arbres défilent si vite que l’horizon se restreint à un point. La voie se rétrécit, le point se rapproche : c’est un portail fermant une cour. Je m’y encastre et passe au travers.

Pédale ! Pédale ! Pédale !
Je tourne du côté de la main avec le pansement. La maîtresse ! J’ai peur, mes yeux mouillent et il pleut sur mes joues. Je la trouve. Ma bouche s’ouvre sans bruit. Je tremble encore, j’ai cru que jamais je ne m’arrêterai de grandir.

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