Senlis, ville royale


Incroyable ! Tout s’est transformé ici, et moi aussi, un jour, je risque d’y passer. J’ai pourtant encore le souvenir vivace de mes premières années, quand, tandis que je respirais l’air pur du Nord de la Gaulle, je reçus la visite de mes premiers hôtes. Étrangers de l’est ou de l’ouest, comment l’aurais-je su, moi qui n’ai jamais traversé ni l’Oise ni la Seine, ni même quitté la forêt au cœur de laquelle je suis née ?
J’ai vu les arbres tomber sous le coup des haches dès les premières années de ma vie ; un massacre qui, petite fille, me marqua à jamais. L’on m’épargna non sans raison : je devais offrir l’hospitalité à mes envahisseurs et céder au moindre de leurs caprices. Si bien que, le jour où l’on me trouva assez mûre, alors que l’on remplaçait la terre par le grès, je perdis ma virginité.
J’étais à peine adolescente et dus apprendre à me défendre pour ne pas dépérir. Bien vite, la vie m’enseigna à quels hommes ouvrir mes portes et auxquels imposer le seuil. Adieu le temps innocent des chênes et des hêtres, de la terre humide réchauffée par le soleil, des chants d’oiseaux qui, cerise au bec, me survolaient pour retourner au nid. Alors que je me plaisais à observer flâner les cerfs, ces derniers se croyant hors de vue, les seuls sur lesquels je pouvais désormais poser les yeux furent ceux que l’on ramenait de la chasse et dont les têtes servent maintenant de tapisserie pour qui sait où regarder.
Une vie disparut au profit d’une autre. En plus d’être gardienne des hommes, je me fis celle de la foi. Je devins femme au rythme des églises qui s’érigeaient, et gagnai en respect dans le cœur de tous. Celle qui, jadis, se pliait aux volontés, possédait maintenant une prestance qui forçait l’admiration. Je pris goût à l’intérêt que l’on m’adressa et m’émancipai jusqu’à devenir prisonnière de remparts.
Princesse esseulée, je m’attirai les bonnes grâces de chevaliers servants de tous horizons, du premier des capétiens à celui dont l’heur « a prins son commencement » en ma compagnie. Rois et évêques firent de moi une Dame avec, comme alliance, une cathédrale témoin de tous les âges. Ce fut mon apogée ; moi, parcelle de terre a priori sans avenir, devint lieu de passage incontournable pour les plus influents de France. Je pris des allures de capitale sur bien des aspects ; puis, Dieu lui-même s’en chargea. Jaloux des mortels, sous l’emprise d’un coup de foudre, il brisa le symbole de notre mariage. Fière et droite, je m’agenouillai, impuissante et accablée. Ma plus grande beauté partit en poussière.
Je me battis pour rester celle qui avait gagné l’estime de tous, sans jamais vraiment me remettre de mes blessures. L’on me pansa, m’embellit même, toutefois, lorsque je me redressai, l’on m’avait oubliée. Je poursuivis mon existence à l’écart de tous, ville illustre désormais plus connue que des aventuriers assez curieux pour s’enfoncer dans la forêt. Une seule fois, un serpent de fer transperça les remparts, mais je le repoussai sans mal.
Ce fut une découverte miraculeuse qui me sortit de ma solitude : celle de trois sœurs ayant grandi au-delà de nos frontières, respectivement allemande, italienne et ukrainienne. Je leur demandai ce dont elles se rappelaient de nos parents. Contre toute attente, nous ne retrouvions aucune cohérence d’un récit à l’autre. J’en déduis que nous fûmes adoptées.
Depuis, je reçois des hôtes de toute l’Europe. Privée du prestige d’antan, mais avec l’élégance qui me l’avait octroyé, je me fais le refuge des âmes en quête d’un paradis sur terre. Non pas que toute menace soit écartée – il faut parfois rappeler ce qui me valut mon haut rang pour me protéger de profanateurs – mais j’écoule aujourd’hui des années paisibles, épargnée par le vandalisme qui frappa Paris, un an avant que je découvre ma sœur allemande.
Je ne pus la plaindre, elle qui me vola ma gloire passée. Cependant, je frissonnai aux échos des universitaires qui dépecèrent ses rues et pris peur que l’on me réservât le même sort. À personne, même à elle, je ne l’aurais souhaité. L’un de mes natifs écrivit un sonnet à ce sujet et le grava dans la roche. Si vous êtes assez attentifs au fil de vos balades, peut-être lirez-vous cela sur mes murs :

Découvrez donc la ville de jadis.
Admirez-là, tombez d’amour pour celle
À qui l’on construisit, de père en fils,
Des rues d’une beauté intemporelle.

Tendez l’oreille vers son haut clocher.
Vous entendrez alors, toutes les heures,
Les secrets passés qu’il fait résonner,
Empreint tant de fierté que de vigueur.

Cependant, si vous rencontrez, ma foi,
Un panier de crabes qui s’y installe,
Soyez, je vous en prie, de bon aloi,

Clamez-lui l’us d’une ville royale :
N’en déplaisent aux soixante-huitards,
Senlis détient, sous les pavés, l’Histoire.

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