Skye fall

Beth est un silencieux. Je l’ai vu venir de loin, le pas timide. Il a pris soin d’éviter mon regard jusqu’au dernier moment où, en guise d’unique salut, il s’est allongé à mes côtés sans prononcer mot.
Drôles de manières, quand on décide d’aborder une inconnue. Je suis moi-même réservée et, sans ce tapis d’herbe verte, ce lac paisible, ces rayons de soleil qui jouent à sa surface, ce cadre idyllique qui me retient cul contre terre comme la ferraille sur son aimant, je m’en serais partie voir ailleurs et l’aurais laissé en plan.
C’est déjà une chance que je connaisse son nom : il est inscrit sur sa gourmette. Je le suppose, du moins, être le sien. Même mes tentatives pour en avoir le cœur net échouent.
— Tu t’appelles Beth, c’est ça ?
Silence.
— Tu viens d’où ?
Il m’ignore. J’insiste :
— Moi, je viens de passer un an à Manhattan. … On est bien ici, pas vrai ?
Même résultat. Je devrais m’offusquer ou au moins rougir de honte devant tant d’indifférence, mais il n’en est rien. Nous sommes en effet trop confortablement installés pour que quoique ce soit ternisse la journée.
L’herbe grasse descend doucement vers le fond de la vallée où s’est formé le lac. Il nous sépare de montagnes qui s’élèvent et se découpent avec majesté dans le ciel bleu, et que ma carte m’apprend être la chaîne des Cuillins. Le panorama invite au calme et à la contemplation. L’île de Skye se révèle être un choix judicieux pour cette semaine loin du monde.
J’ignorais que ce Beth participerait au voyage. Il fait toutefois échos à ce dont j’aspirais en pliant bagage : de la surprise et du dépaysement. Il s’est installé ni trop loin ni trop près, comme s’il voulait entamer une conversation par sa simple présence. Parfois, je surprends son regard et, comme il se détourne dans l’instant, je le comprends aussi timide que je le suis moi-même.
Ses yeux sont noirs, petits et écartés, sa tête allongée, son front massif et ses oreilles décollées. Certes, il ne répond pas aux canons de la beauté masculine. Je lui trouve néanmoins un certain charme et, à son regard à la fois serein et curieux, je retourne un sourire attendri.
Le soleil derrière l’horizon et l’air de plus en plus frais annoncent la fin de ma première journée. En ce qui me concerne, il est temps de rentrer, mais s’il tient à rester, je lui prête mon jardin pour ce soir, et qui sait pour la semaine.

Je le retrouve chaque jour. Nos moments partagés deviennent une habitude où nous respectons cette règle tacite du silence qui s’est instaurée entre nous. Lorsque que l’un arrive pour s’installer à une distance toujours raisonnable de l’autre, un seul regard bienveillant s’échange avant que nous nous perdions dans nos rêveries respectives.

Aujourd’hui, l’air est froid et le temps menace de se lever. Tout pousse à rester au fond du lit, mais c’est la dernière journée qu’il m’est donnée de passer en sa compagnie, face aux Cuillins. J’ai par ailleurs acheté une bouteille du single malt qui fait la réputation de cette île, et dont je me réjouis déjà de lui proposer un verre. Peut-être l’alcool le sortira-t-il même de son silence. Je le rejoins donc, entêtée, armée cette fois d’un pardessus, d’une bouteille et de deux verres à whisky.
Il m’envoie notre regard habituel. Je m’installe. La bouteille posée à terre a quant à elle droit à un coup d’œil intrigué.
Le soleil est pâle et déjà bas dans le ciel. Des nuages gris survolent les montagnes. Ils se reflètent dans la surface du lac que le vent agite de remouds. Les éléments semblent s’accorder pour écourter notre dernière soirée. J’attrape alors sans plus attendre la bouteille et la lève à son adresse.
Son regard, bien qu’absent, est éloquent : c’est un refus. Soit ! Je compte bien remplir au moins un verre. Je m’exécute donc, puis laisse à la vue et à l’odeur de la terre écossaise s’y ajouter la saveur.
Bientôt tombent les premières gouttes. L’herbe devient humide et la terre marque mains et vêtements. Nous campons pourtant nos positions et nous réjouissons de découvrir un nouveau paysage au fur et à mesure que l’horizon se transforme. Les eaux du loch se fondent dans l’obscurité et les Cuillins se dressent telles des ombres hautes et acérées. La nature s’éveille, terrifiante et magnifique à la fois, spectacle fascinant annoncé par les premiers coups de tonnerre.
Beth se montre aussi insensible au froid qu’à la pluie. Il porte un manteau de laine épaisse – le genre d’habit, à l’instar du kilt, que personne ne portera jamais mieux qu’un écossais, et qui semble leur donner une immunité totale aux caprices du temps.
Ce sont bientôt des nuages noirs et imposants qui, rythmés par l’orage, avancent en régiments depuis l’autre versant des montagnes. Ils descendent sur elles pour en avaler les sommets et former au-dessus de nous un plafond si bas que nous rentrons la tête dans les épaules. L’eau ruisselle en cascade sur l’herbe jusqu’au lac démonté par les bourrasques. Tombent ensuite des cordes qui pilonnent la terre et l’eau dans un vacarme d’une intensité aussi belle que rare. Elles bombardent même, de leurs plus grosses gouttes, le whisky qui jaillit du verre toujours dans ma main.
Effrayé par le spectacle, le soleil lui-même se coule sous un ciel d’encre que seuls les torrents d’eau, au terme d’un acharnement qui manque de nous liquéfier nous-même, parviennent à diluer.
Lorsque les éléments s’apaisent enfin, Beth se lève et s’approche au plus près. Il pose sa tête sur mes genoux. Conscient que cette accalmie annonce la fin de nos jours ensemble, il m’offre pour la première fois le son de sa voix. Entendre ainsi, au terme de la tempête, rien qu’un bêlement d’adieu me fait ardemment désirer qu’encore une fois le ciel nous tombe sur la tête.

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